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Par une journée chaude, un jeune moine bouddhiste décide d’aller le lendemain au marché pour acheter des oranges afin de se faire un jus fraîchement pressé qui le désaltérera. Le village est situé dans la vallée à 5 h de marche. Il fait part à son maître de son expédition. Ce dernier lui accorde la permission de se rendre au marché en échange d’une orange. Le lendemain, le jeune moine se lève à 3h du matin pour éviter de marcher en plein soleil et prend la route.

Dans l’obscurité, le chemin escarpé est terriblement dangereux. Pour se distraire, le jeune moine pense à ce qu’il va faire en arrivant au village. Il ira boire un thé chez son cousin. Il ira déposer une offrande au temple. Il passera chez le tailleur pour changer sa tenue de cérémonie. Et surtout, il va acheter un kilo d’oranges qu’il stockera dans sa chambre. Ainsi, il pourra déguster ses fruits le matin au réveil et il n’aura pas besoin de faire ce long trajet périlleux avant longtemps.

Son esprit vaque tout au long du trajet à tel point qu’il ne voit pas le temps passer. Arrivé au village, il se précipite chez son cousin qui l’accueille à bras ouverts après être passé rapidement au temple, il passe en coup de vent chez le tailleur pour essayer sa nouvelle robe de prière.

Enfin, le moment tant attendu. Il va au marché et achète un kilo d’oranges et reprend sans tarder la route du monastère. Le soleil est chaud. De plus en plus chaud. Le sac d’oranges est lourd. De plus en plus lourd. Son esprit semble ne voir su une chose. Le jus d’orange qu’il va déguster à son arrivée. Mais la chaleur devient intenable. Il a soif et faim. Et il n’a pas pensé acheter à manger au marché pour son voyage de retour. Il s’arrête et prend une orange dans le sac. Il l’épluche et la mange, sans plaisir, tant elle est chaude. Il poursuit sa route, regrettant que l’orange n’ait pas été plus fraîche. A nouveau tiraillé par la faim et la soif, il faut une nouvelle halte et mange deux oranges, décidément de plus en plus chaude.

Quel dommage de ne pas avoir pris une gourde d’eau fraîche sur le marché. Le trajet se transforme en une pénible et longue rumination intérieure jalonnée d’arrêts pour se nourrir et se désaltérer. A la nuit tombée, le jeune moine arrive enfin au monastère. Dans son sac, il ne lui reste plus qu’une orange. Il va la mettre au frais, en fantasmant sur le jus frais qu’il pourra se servir au moment le plus chaud de la journée.

Mais, il est accueilli devant sa chambre par le Maître qui lui demande comment s’est déroulé son voyage. Malgré la fatigue, le jeune moine raconte dans les moindres détails son périple. Comme convenu, le Maître réclame son orange à son disciple. Le jeune se met alors en colère. “Mais il ne m’en reste qu’une. J’ai fait tout ce voyage pour pouvoir déguster un jus d’orange frais et vous m’enlevez ce plaisir. Ce n’est pas juste.”

“C’est pourtant ce que nous avions convenu hier” répond le maître.
“Je t’accorde la permission de retourner au marché demain pour acheter un nouveau kilo d’oranges. Cependant, avant de partir, assieds-toi et réfléchis à la journée que tu viens de vivre. Tu n’as cessé de penser à ce que tu allais faire, à imaginer un futur qui ne s’est pas déroulé comme tu l’espérais. Tu as expérimenté le désir inassouvi, le plaisir frustré, le regret et la colère. Ton voyage a donc été très enrichissant, à condition que tu en prenne conscience.

Demain, reprends ce voyage en tenant compte de cette expérience. Vis pleinement chacun de tes pas. Contemple la magnificence de la nature que Bouddha t’accorde chaque matin. Délecte-toi du chant des oiseaux qui accompagnent ton voyage. Écarte toute pensée, tout sentiment de ton esprit pour vivre chaque instant comme s’il était unique.

Au village, retourne chez ton cousin et prends le temps d’apprécier sa compagnie, son amour et le temps qu’il te consacre. Va au temple et assieds-toi pour méditer. Laisse-toi guider par ton cœur et par ta conscience. Va de ma part voir le grand maître. Il t’offrira un bol de riz et un pichet d’eau fraîche. Pose-toi et repose-toi. Déguste chaque bouchée en fermant les yeux. Imprègne-toi des sensations agréables que procure chaque gorgée d’eau fraîche.

Ouvre ta conscience à toutes les sensations extraordinaires que tu expérimentes à chaque instant. Le cri des enfants dans la rue. Le contact rugueux de la grande table en bois de la salle à manger. La douceur du verre d’eau. L’odeur du riz qui fume encore. Remercie ton hôte et Bouddha pour ce repas et vas au marché acheter ton kilo d’oranges, sans oublier de prendre une gourde d’eau pour ton trajet. Reprends ta route en plaçant en toi, à chacun de tes pas, le bonheur que t’a offert cette journée.

Libère-toi de toute colère, de toute préoccupation. Laisse-toi inonder par la joie de pouvoir respirer l’air pur de notre montagne, de pouvoir te désaltérer avec l’eau de la source, par la gratitude que tu ressens pour ce qui t’entoure, pour les cadeaux que tu reçois et que tu as déjà reçu. Honore tes parents, tes professeurs et tes maîtres pour ce qu’ils t’ont donné. Vis ta vie en étant conscient que chaque seconde vécue est un enseignement et que tu es honnête envers toi-même autant que tu l’es envers ceux qui t’entourent. À chaque pas, n’oublie pas d’être dans le respect de la vie quelle qu’elle soi. Offre à ton corps et à ton esprit la même bienveillance et le même amour inconditionnel.

Tu l’as compris et tu en prendras conscience demain. La destination n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est le voyage et la manière dont tu le vis. Et ton voyage, demain, même s’il est identique à celui que tu as effectué aujourd’hui, sera bien différent. Bonne nuit cher éléve.”